La légende de St. Emiland

 

 

 

 Insuffisamment renseigné par cette érudition sommaire, le savant bénédictin se rendit près du curé du lieu, qui, déjà un peu frotté de la littérature courante, ajouta quel­ques développements à la réponse de ses paroissiens : « Il nous raconta, ajoute Mabillon, qu'on croyait que saint Émilien était un évêque de Nantes qui, poursuivant les Sarrasins, avec une armée de chrétiens, vint jusque-là, et qu'ayant engagé le combat il perdit un grand nombre des siens qui furent inhumés sur le lieu avec saint Émilien lui-même, dans des cercueils de pierre envoyés du ciel. Il ajoute qu'il tenait cela de la tradition et qu'il n'en savait pas davantage. Il dit ensuite que les reliques de saint Émi­lien étaient en grande vénération parmi les populations des environs, et que sa fête, qui tombe chaque année le dimanche après la Saint-Jean, était célébrée avec un très grand concours de peuple, et que le nom de saint Émilien avait été donné à ce lieu, autrefois appelé Saint-Jean-de­Luze. Ayant ainsi parlé, il nous conduisit dans l'église et exposa le chef de saint Émilien à notre vénération. Il nous dit qu'on voyait encore à Saint-Pierre-l'Étrier un grand nombre de sarcophages semblables 1. Après avoir remercié le recteur, nous poursuivîmes notre route, discutant entre nous ce que pouvaient être ces sépultures et cette histoire de saint Émilien. Cet Émilien est certainement le martyr d'Autun dont il est fait mention dans le martyrologe de Gel­lone, et là est son tombeau. 2 »

 

Cet Émilien, dont Mabillon s'était souvenu en cours de route et dans lequel il croit reconnaître le saint honoré à Saint-Émiland, est ainsi mentionné dans le martyrologe de Gellone : « XI kal. septembris, Augustiduno, Medardi,

 

 1. C'est sans doute la présence des nombreux cercueils de pierre, qui se trou­vaient au cimetière de Sain t-Pierre-Lestrier, qui a donné lieu à la supposition d'un combat en ce lieu, rapportée dans l'opuscule imprimé en 1634, comme à Sain t­Jean-de-Luze. 2. Iter Burgundicum, dans Œuvres posthumes de Mabillon.

 

 Emiliani, Symphoriani martyrum 1. » Mais Augustiduno s'ap­plique uniquement au célèbre martyr saint Symphorien, dont l'Église d'Autun célèbre en effet la fête au 22 août, et non aux deux autres qui lui sont étrangers, aussi bien Émilien que le seul Médard connu, saint Médard, évêque de Noyon, dont la fête est célébrée au 8 juin, et qui n'est, nulle part, qualifié de martyr. Nous en dirons autant du martyrologe de l'Église de Salins, réplique tronquée du précédent : « XI kal. septem­bris, in Galliis, civitate Augustiduno, natalis sanctorum Medardi et iEmiliani cum filiis suis octo2. » Si ce texte omet saint Symphorien, qui est l'unique cause du mot Augustiduno, en revanche il octroie libéralement huit fils à saint Émilien, dont cet accroissement de famille ne con­tribue que faiblement à éclaircir l'histoire.

 

 On peut ajouter en outre que si cet Émilien, inscrit dans ces deux martyrologes au 22 août, était l'Émilien de notre légende, on n'aurait pas placé la fête de celui-ci au dimanche qui suit la Saint-Jean-Baptiste, sans aucun souci de lien du 22 août. Cette date a été choisie et adoptée de pré­férence à toute autre parce qu'elle coïncidait avec celle de la fête de l'ancien patron du lieu. Notons enfin que les prudents auteurs des Acta 55. n'ont fait aucun rapproche­ment entre notre Émilien, dont ils reproduisaient, d'après le P. Chifflet, la légende au 25 juin, et l'Émilien mentionné au 22 août dans les martyrologes de Salins et de Gellone. Cependant, à l'appui de ces deux textes, on peut faire valoir que le XI des calendes de septembre est précisément la date à laquelle la chronique de Moissac place la prise d'Autun par les Sarrasins, et qu'il y a là, avec l'Émilien du même jour, une coïncidence dont il faut tenir compte. Mais deux martyrologes seulement, qui citent cet Émilien de

 

 Fortune, quand tant d'autres, plus autorisés, se taisent, quand Usuard, si informé de l'hagiographie autunoise, ne souffle mot, c'est bien peu. Ces textes étrangers, en si petit nombre, ne peuvent prévaloir contre le silence des documents éduens. Il est également à remarquer quo saint Émilien n'est inscrit sur aucun des anciens catalogues des évêques de Nantes!. Il n'est donc pas venu de Nantes à Autun, comme le dit la légende rédigée en 1592, mais d'Autun à Nantes où il a été recueilli par les récents historiens de cette Église, d'après l'oeuvre d'Étienne Chaffault 2. Si le silence des catalogues nantais ne ruine pas complètement les détails trop précis apportés à la légende de saint Émilien, il les affaiblit au moins beaucoup.

 

 La tradition relative à saint Émilien n'est pas restreinte à la seule paroisse de Saint-Émiland. On la rencontre encore ailleurs, diffuse et dans son état de fluidité primi­tive, avant qu'elle ait été rendue concrète par la fausse érudition. C'est ainsi qu'on la trouve aussi à Saint-Vallier, qui appartient à la même région 3. Ici nous retombons en pleine chanson de geste, sans aucun mélange d'additions postérieures. La tradition locale rapporte qu'au cours de sa poursuite des Sarrasins, saint Émiland s'était endormi sur une grosse pierre de 7 mètres de long sur 1 mètre de large et autant d'épaisseur, dite (la Pille au Bonhomme'}, qui gisait à fleur de terre, près d'une ancienne chapelle de

 

 1. Au 16 juin, Usuard inscrit un saint Similien, évêque de Nantes et confesseur.• Nous ne savons si c'est cette similitude de nom qui a déterminé l'auteur de la légende à placer son héros sur le siège de Nantes. 2. Par les historiens Travers, Tresvaux et en dernier lieu par l'abbé Cahour, qui a consacré tout un volume à. défendre cette légende, sans pouvoir alléguer autre chose que rceuvre de Chaffault.

 

 3. Canton de Montceau-les-Mines (S.-et-L.). 4. Cette pierre fut brisée en 1850, et ses débris, dit-on, furent transportés au Creusot, au grand courroux d'une femme du voisinage, qui se plaignait qu'on ait détruit la pierre de saint Émiland.

 

 Saint-Boil 1, autour de laquelle on mit au jour, en 1825, un grand nombre de cercueils de pierre, dont l'un d'eux con­tenait, dit-on, un grand couteau de jade 2. Tout en dor­mant profondément, comme il sied à un guerrier fatigué, saint Émiland avait à ses côtés son cheval qui, lui, veillait. A l'aube, celui-ci, pressentant l'arrivée des Sarrasins et dans le but de réveiller son maître, se mit à frapper de son pied une pierre voisine sur laquelle demeura l'empreinte d'un fer à cheval. Enfourchant aussitôt sa monture, saint Émiland se lança à la recherche de l'ennemi. C'est dans la région même, dite des Bois-Francs, qu'aurait été livrée la bataille au cours de laquelle saint Émiland succomba sous les coups de l'ennemi. Son cheval l'aurait ensuite emporté jusqu'à Saint-Jean-de-Luze, où le saint fut inhumé.

 

 Un mémoire de 1621 nous apprend que « le droit de propriété des bois a été baillé aux Francs par le duc de Bourgogne, à raison d'une bataille qui fut faite contre les Sarrasins à l'étendue des Bois-Francs, et dont il y a une chapelle fondée au détroit desdits Bois-Francs, appelée chapelle de Saint-Boil. Cette donation fut faite à cause des oppressions supportées à la dite bataille, et il n'est mémoire du commencement ni de la fin..» C'est ainsi que sur la tradition d'une bataille se greffait la légende d'une dona­tion dont le titre original n'a jamais été produit et qui a donné lieu à de grands débats entre les habitants et les seigneurs voisins. Mais faire dériver une donation d'un événement accompli trois ou quatre siècles auparavant, c'est attribuer aux princes une reconnaissance qui est rare­ment, à ce point, clans leurs habitudes. Ce qui est certain, c'est que, de toute ancienneté, la pierre sur laquelle saint Émiland avait reposé, dite la Pille

 

 I. Saint-Boil, commune de Saint-Vallier.

 

 2. Nous devons ces renseignements à Mn” la comtesse Roger de Barbentane, qui apporte autant d'intéret que de compétence à l'histoire de son beau château du Plessis et de la région voisine.

 

 au Bonhomme, était un lieu destiné à l'exercice de la justice 1, comme le rapporte encore le même mémoire : « Depuis la plus haute antiquité, pour toutes les affaires concernant les Bois-Francs, la justice se rendait à Saint-Vallier, dans le jardin des Ravaux, sur une pierre appelée la Pille au Bonhomme. » Nous trouvons encore, à la date du 12 juin 1609: « Jours de justice tenus au lieu de Saint-Vallier, au devant des murs et maisons où est une pille de pierre, appelée la Pille au Bonhomme. » Ce nom lui était sans doute donné soit en souvenir du saint qui, suivant la tra­dition, s'était reposé en ce lieu, soit en mémoire des prudhommes, Boni homines qui participaient à la tenue du mallus publicus. Quant aux cercueils de pierre qu'on rencontre avec tant d'abondance dans toute la région, à Autun, à Brandon 2, à Saint-Pierre-de-Varennes, à Saint-Vallier, aussi bien qu'à Saint-Émiland, ils étaient non tombés du ciel, comme le dit la poétique légende, mais sortis du fond des carrières d'arkose dont les blocs se prêtent si bien à la fabrication des sarcophages. Beaucoup de ces cercueils, inemployés et attendant l'acheteur, étaient restés sur place, en entrepôt, le long de la voie cl'Agrippa qui traverse la région 3. Leur présence, en si grand nombre, fut attribuée à un miracle et rattachée à la légende de saint Émiland. Mais, on en conviendra, en fait de miracle, il eût été plus avantageux pour les vaillants guerriers d'obtenir la victoire plutôt que des cercueils.

 

 De tout ce qui précède, que faut-il retenir? Avec certi­tude, la présence des Sarrasins qui ravagèrent la région d'Autun en 725 ou 731; avec circonspection, l'arrivée d'un

 

 1. Les actes de justice étaient souvent passés près d'une grosse pierre. Un acte de 1169-1178 est passé à Vergy, a inter saxa ante aulam meam menentia. » Cari. de l'Église d'Autun, t. I, p. 102. 2. V. Mémoires de la Société Éduenne, t. XXXIV, p. 389.

 

 3. Ces carrières sont encore exploitées de nos jours, mais, au lieu de cercueils, on en tire des pavés pour le pavage des villes.

 

 évêque guerrier qui leur livre bataille, comme Gozlin, évêque de Paris, devait plus tard combattre contre les Nor­mands, mais qui, moins heureux que son collègue parisien, succomba dans la lutte. Recueillie par des mains pieuses, la légende se perpétua au cours des siècles jusqu'à ce que, sous la pression populaire, elle se soit imposée à l'Église elle-même qui l'adopte par une indulgente adhésion au voeu public. Si l'on veut quelque chose de plus, il faut le chercher ailleurs que dans les amplifications du seizième siècle et le demander aux chansons de geste, si prolixes au sujet des guerres sarrasines de Charles Martel et de Charlemagne. Peut-être rencontrera-t-on là la clé du mystère. En atten­dant, il vaut mieux laisser saint Émiland planer dans son nuage chevaleresque, plutôt que de le faire descendre sur terre et de le mettre à la question, sans aucune espé­rance actuelle de résoudre le problème qui le concerne. En voulant soumettre les choses à une analyse trop rigou­reuse et surtout en leur imposant des développements excessifs et des ornements d'emprunt, on risque de leur enlever le léger arôme de vérité qu'elles peuvent contenir ; en cherchant surtout à leur donner une précision absolue, on aboutit à une mixture funeste qui donne beau jeu à la critique. Ne leurs demandons pas plus qu'elles ne peu­vent donner. Mais ne méprisons rien. Chacune à son prix.

 

 Que la légende de saint Émiland appartienne au cycle de Charles Martel ou à celui de Charlemagne, quelque part de vérité ou de fiction qu'elle contienne, l'histoire de cet évêque breton, accourant des rives de l'Océan au secours de ses frères bourguignons, ne renferme pas moins un enseignement : celui de la solidarité, qui, longtemps avant la fusion des races, unissait déjà tous les peuples chré­tiens dans une pensée de défense commune, les dressait instinctivement contre l'ennemi héréditaire, la race sarrasine, venue d'Espagne, contre la gens perfide et les poussait à former cette chrétienté dont la devise, Xristiana Religio, allait bientôt s'inscrire sur la monnaie carolingienne et se répandre partout avec elle au chant de cette belle strophe de l'hymne attribué à Raban Maur :

 

 Auferte gentem perfidam Credentium de finibus, Ut unus omnes unicum Ovile nos pastor regat. 2 Un seul pasteur, un seul bercail, tel était alors le cri qui s'échappait de toutes les âmes, encore hantées par le souvenir de l'unité romaine que l'empire de Charlemagne

 

 parut, un instant, en voie de restituer à la terre chrétienne. Cette aspiration avait eu l'effet passager d'établir entre les nations un lien qui aurait pu les sauver si elles ne l'eussent elles-mêmes brisé.

 

 I. Gens perfide s'applique aux Sarrasins, ainsi désignés clans le diplôme de 843, cité plus haut, et qui est précisément contemporain de Raban. V, plus haut, p. 87, note 1.

 

 2. Dans la pensée du poète, l'usus pas/or et l'unicurn ovile s'appliquent à l'em­pereur et à l'empire plutôt qu'au pape et à l'Église, comme l'indique l'allusion à la gens perfide que le bras de l'empereur a seul la puissance de refouler.

 

A. DE CHARMASSE

 

 

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